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Au bord de la falaise, l’herbe était aussi abondante et dense qu’ailleurs, rien ne laissait supposer que l’horizon s’y effondrait. Pourtant, aucun mouton du troupeau ne se laissait surprendre en cette ligne où sa chute aurait duré une bonne poignée de secondes, avant qu’il se s’écrase une centaine de mètres plus bas, dans les éboulis des pierriers ou sur un des arbres de la forêt qui tentaient depuis des années de mordre la falaise. Il aurait alors pu rencontrer pour la première fois de sa vie paisible et tranquille, le regard étonné de quelques chamois accrochés comme par miracle à de minuscules excroissances rocailleuses en divers points de la paroi verticale. Mais aucun mouton n’avait jamais rencontré de chamois. Quelques-uns uns s’étaient parfois retrouvés au fond d’une de ces failles qui annonçaient la proximité de la falaise, mais jamais ils n’étaient tombés dans l’une de celles qui, sans fond, débouchaient sur le vide après un parcours obscur au cœur de la pierre. Ici, comme rarement dans les montagnes, les habiles grimpeurs voltigeurs vivaient en dessous des obstinés croqueurs de pelouse, chaque groupe ignorant l’existence de l’autre. Tamel qui passait ses longues journées en compagnie des uns, à observer les jeux des autres, savait, lui, que la différence était bien mince entre les deux espèces. Il lui suffisait pour cela de se souvenir de celui qu’il était, lorsque, environné de milliers d’êtres tous semblables à lui, dans un lieu où l’horizontale et la verticale parfaites étaient la loi, il s’endormait chaque soir, fourbu sans véritable raison, l’esprit vide de toute trace le reliant à son réveil du matin.
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