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Depuis que le village s’était posé dans la crique des montagnes, l’enfant n’avait jamais risqué ses pas du côté de cette falaise, à l’est du Barret. La corniche était étroite et fragile. Sur la pente abrupte, d’une argile brunâtre où des rochers tenaient en un équilibre précaire, on voyait les traces de ses positions successives, après divers éboulements qui en avaient changé le cours. Tamel sentait la peur courir le long de ses jambes comme la caresse d’un vent frai. Et les cailloux qui, sous ses pas, se détachaient de temps à autre de la paroi accentuaient constamment cette présence presque amicale.
Enfin il parvint à joindre une petite sente où son pied pouvait avancer sans grandes précautions. Bientôt il parvenait à une petite étendue herbeuse parsemée de ruines. Un antique village comme il s’en trouve souvent en tous les lieux hauts. S’y mêlaient des vestiges d’habitations, de granges, de ruelles pavées, divers ouvrages dont il n’était plus possible de deviner la fonction. Quelques pierres de bonne taille aux équilibres visiblement chahutés par le temps faisaient songer à un cimetière. Il y avait aussi un puits dont l’aspect tranchait avec les autres restes du village. On aurait pu croire qu’il venait d’être restauré. Les pierres en étaient d’un blanc laiteux. Tout autour, une jolie pelouse d’une herbe dense et courte. Tamel s’approcha, grimpa sur la margelle, regarda quelques instants l’eau noire immobile à quelques mètres au-dessous de lui, et sauta.
… L’enfant contemplait l’eau et ne pouvait détacher ses yeux de cette surface calme et paisible. Il savait que s’il le voulait, elle pouvait le libérer. Mais Tamel n’était pas prêt. Il laissa tomber devant lui son bâton de marche en buis sculpté, puis lorsque les eaux eurent oublié, redescendit sur l’herbe.
Pour le retour, il choisit de prolonger sa route dans la même direction afin de contourner le Barret.
- Où étais-tu donc passé, je t’ai cherché toute la matinée ! - Aux champignons, dans les prairies et les sapins du Barret. J’ai déposé un plein panier de grisés et de chanterelles mêlées, dans le cellier. - Tu ne vas pas le croire … - … - A midi l’eau s’est remise à couler dans le Rieu. Ce doit être les pluies de la semaine dernière. Ici l’eau met toujours longtemps à ressortir. C’est une bonne nouvelle, plus besoin d’aller à la fontaine pour arroser le potager. - Oui, c’est une bonne nouvelle. J’aime bien entendre à la fenêtre la chanson du Rieu au bout du jardin.
Et la goutte élargissait son corps par simple contact adoucissait ses limites d’avec le monde prête à désaltérer la gorge, le regard et la panse de tous les animaux en fuite sur la peau fragile de la réalité. |